C'est le titre du livre de Jean-Pierre Vernant (1914-2007), paru en 1996. Historien et anthropologue français (spécialiste de la Grèce antique), il a
enseigné dans les lycées, et a été professeur au Collège de France.
C’est également une grande figure de la Résistance française.
Il parle si bien de ce que peuvent être les relations entre professeurs et élèves. Vernant contourne avec élégance (sans les occulter) toutes les difficultés attendues et prévisibles (la démagogie, l’idéologie, le nivellement, la recette unique, la brutalité etc.) quand il s’agit d’autorité. Il y a chez lui une manière simple et subtile de faire le lien entre une conception de la classe et une conception, plus large, de la société, de la vie, de penser l’autorité sous le jour d’une esthétique et d’une éthique de la relation sociale qui est fondamentale.
« Un professeur fait du théâtre quand il arrive dans une classe. Mais
il y a différentes manières de s’y prendre. On peut taper sur la table
et faire sentir toute la distance qui sépare les élèves du professeur.
On peut aussi jouer le jeu inverse, et c’est ce que je faisais quand
j’enseignais au lycée : non seulement en tutoyant les élèves, mais en
s’efforçant d’abolir, jusque dans sa tenue vestimentaire et son
vocabulaire, tout indice d’une autorité conférée par une hiérarchie
sociale. Evidemment, le professeur sait bien, quelle que soit la
stratégie qu’il adopte, que ce n’est pas la même chose d’être élève et
d’être professeur. Celui qui est sur le banc et celui qui est derrière
le bureau n’ont pas le même statut. La stratégie de la non-distance peut
être très adroite ou, au contraire, amener celui qui l’emploie à la
catastrophe. Mais s’il y recourt plutôt qu’à une autre, ce n’est pas par
pure stratégie. C’est parce qu’elle correspond à l’idée qu’il se fait
du rapport entre maître et élève, de ce qu’est un groupe. Si on entre
dans le jeu de l’abolition de la hiérarchie, ce n’est pas simplement de
l’habileté, c’est aussi une esthétique, et une éthique de la relation
sociale.
Il faut commencer par cesser d’être professeur pour pouvoir l’être.
Cela signifie obligatoirement – à mon avis c’est une idée grecque- que
toute relation sociale, avec une classe comme avec le groupe dans lequel
on s’est engagé dans la Résistance, implique un ciment qui est
l’amitié. Cet élément fondamental est le sentiment d’une complicité,
d’une communauté essentielle sur les choses les plus importantes. Dans
le rapport du professeur avec ses élèves, c’est le fait de partager une
certaine idée de ce que doit être quelqu’un, d’avoir en commun une
certaine forme de sensibilité, d’accueil à autrui, de s’accorder sur
l’idée qu’être autre signifie aussi être semblable. »
SOURCE : Jean-Pierre Vernant, “Tisser l’amitié”, in Entre mythe et politique, Le Seuil, 1996
SOURCE : Jean-Pierre Vernant, “Tisser l’amitié”, in Entre mythe et politique, Le Seuil, 1996
Comment est-ce que je comprends cette phrase : “Il faut commencer par cesser d’être professeur pour pouvoir l’être” ?
Les meilleurs profs sont, à mon sens,
celles et ceux qui ne se prennent pas pour des “Professeurs”, mais qui
veulent SIMPLEMENT et PLUS QUE TOUT, ENSEIGNER quelque chose à leurs
élèves, conférant tout son sens à l’étymologie du mot “Professeur” : “celui qui enseigne“…




